Du print à l'UX : concevez des systèmes fluides
Votre composition InDesign sur un format A4 est absolument irréprochable.
La typographie est majestueuse et l'équilibre visuel y est parfait. Alors, très confiant, vous décidez d'exporter cette même logique visuelle sur Figma pour réaliser la maquette du nouveau site web de votre client.
Et là, c'est le drame.
Dès que votre travail passe entre les mains du développeur, tout s'effondre. Vous recevez des messages lapidaires : "Ton design casse sur un écran de mobile", "Cette typographie est illisible sur Desktop", "Le contraste de tes boutons grisés est bloqué par les normes d'accessibilité". Ce qui était "magnifique" sur papier est devenu inexploitable à l'écran.

Rédigé par
Samy Kerkouche
Posté le
Catégorie
Structure & Grilles
Temps de lecture
5 minutes

L'erreur la plus commune chez les designers issus de l'édition classique consiste à appréhender la création numérique comme un simple changement de support. C'est faux. Le passage du Print (le papier) au Web (l'écran) est un véritable séisme mathématique et philosophique.
En édition, nous maîtrisons un cadre aux frontières délimitées. Sur le web, nous basculons de force dans ce que l'on appelle l'ère de la navigation liquide.
Voici comment crier victoire face aux intégrateurs web, et surtout : comment concevoir des mécaniques digitales robustes avec la posture d'un Directeur Artistique digital complet et très demandé.
De la fixité absolue au paradigme du système fluide
En design d'édition, le format de sortie est une donnée scientifique immuable (A4, format paysage 4x3...). Nous, designers, contrôlons de fait le regard précis du lecteur.
Le junior/l'exécutant (qui a gardé ses réflexes print) traite la maquette web comme une affiche statique. Il fige les tailles de texte selon un écran très spécifique (qui correspond souvent... à l'écran de son propre ordinateur). Il s'accroche obstinément à la vieille croyance de la "Ligne de flottaison" (above the fold) comme s'il s'agissait du bas d'une page imprimée.
Le DA senior/l'architecte digital a compris que le cadre, sur le net, n'existe pas. Il est imprévisible. Le média sera projeté sur un gigantesque écran 4K de salon, pour terminer 3 heures plus tard sur l'écran rayé d'un smartphone de petite taille dans un métro tressautant.
Le site web n'est pas une "page", c'est un flux organique et réactif d'informations. L'interactivité devient une composante à part entière : un design numérique est "vivant". Le changement de couleur d'un élément au simple survol de la souris (le "Hover") ou la douce animation d'un menu d'interface ne sont pas des ornements capricieux ; ce sont de puissants accusés de réception psychologiques indispensables pour rassurer l'utilisateur sur le bien-fondé de ses propres actions.
Je me rappelle un client e-commerce dans le secteur de la décoration qui ne comprenait pas pourquoi son taux de conversion stagnait malgré un trafic en hausse. Sa boutique était « magnifique » sur l’écran 27 pouces de son bureau. Mais en analysant les données, j'ai réalisé que 75 % de ses clients consultaient le site sur smartphone, entre deux rendez-vous ou dans les transports.
Sur mobile, l'approche « statique » du Junior qui avait conçu le site rendait le bouton d'ajout au panier minuscule et les visuels trop lourds à charger. En repensant le projet non plus comme une vitrine de salon, mais comme un outil de décision mobile (ergonomie au pouce, typographies adaptatives, micro-interactions de validation), nous avons augmenté le taux de conversion de 40 % en deux mois. Nous n’avons pas juste « changé le design », nous avons adapté la stratégie au terrain de réalité de l'utilisateur.
La modularité atomique : remplacez les pages par des composants
Puisque concevoir des images uniques par support ne fonctionne pas en digital, il faut abattre la notion "de page unique" développée graphiquement de zéro à chaque fois. Il va falloir concevoir avec l'esprit d'un Design System ultra-fonctionnel : le design atomique.
Penser la création comme on assemble des atomes demande d'élaborer uniquement des petites structures (Des "Composants") hautement autonomes. Vous ne dessinez pas "la page produit". Vous dessinez d'abord un module "bouton d'achat". Ce composant "bouton" est codé avec ses variables visuelles, pour réagir aux actions avant même d'être implémenté sur une page géante.
Pour garantir que ces atomes vont se restructurer parfaitement, vous devez impérativement intégrer les breakpoints stratégiques temporels. Ne produisez plus "un design", produisez un ensemble de "règles de rupture".
Exemple : A quel moment exact (sur l'axe mathématique des pixels en largeur médiane) ce paragraphe divisé visuellement en deux colonnes horizontales pour le Desktop va-t-il se réorganiser élégamment en une succession verticale de blocs pour épouser le format du smartphone ?
La rentabilité d'un contrat web se trouve ici. Plus vos composants sont des modules pensés de façon autonome pour se plier au "liquide" sans casser, moins vous perdez de jours inutiles de production à redessiner manuellement chaque nouveau format et chaque nouvelle sous-page du site.



